Chroniques de Niigata – l’izakaya

C’était bien beau de faire du tourisme mais le reste de mon voyage n’allait hélas pas se financer tout seul…

Assez rapidement, je manifestai mon envie de travailler auprès de mes hôtes et puisque il y a une antenne d’Hello Work à Niigata, je m’y rendis sans avoir actualisé mon CV mais simplement en vue d’obtenir des renseignements.
Au bout d’une heure à poireauter sans pouvoir obtenir la moindre information (pour un peu on se serait cru en France), je décidai de laisser tomber et de revenir un autre jour.

Je fis part de mon dépit à Yûji-san et pour la première fois de ma vie, j’assistai au pouvoir incroyable du « réseau », celui-là même qui me faisait défaut : en quelques coups de fil, il m’avait obtenu un entretien (pour la forme) avec un de ses amis, propriétaire de plusieurs restaurants. Je restai sidérée devant une telle efficacité.

Je le fus encore plus le jour de l’entretien : le patron voulut savoir combien d’heures je voulais travailler, combien de jours, si j’avais des préférences pour la plage horaire où les jours de repos. Il me demanda de choisir parmi ses établissements dans lequel je souhaitais travailler.  Le boulot à la carte… C’était donc ça, le piston ? (à vrai dire, pas que : les employeurs sont relativement flexibles quand il s’agit d’un petit boulot et on m’avait posé un peu le même genre de questions lors de mon entretien à Asakusa).

Le patron possédait trois Family Restaurants (des établissements de type Flunch) et deux izakaya, des bistrots typiquement japonais, sortes de bars à tapas où l’on mange (un peu), où l’on boit (beaucoup) et où l’on peut fumer. Les Japonais s’y rendent généralement entre collègues après le travail avant de rentrer chez eux en titubant.

Echaudée par mon épisode de fatigue à Tôkyô, l’idée de travailler dans un « vrai » restaurant me faisait plutôt peur. J’avais envie d’opter pour le Family Restaurant, ne serait-ce que pour pouvoir me raccrocher à des plats connus du style pizza, pâtes ou salade césar, tout en me disant qu’une expérience dans une izakaya serait plus authentique. Le bémol, c’est qu’on y mange un tas de trucs bizarres. Enfin, qui ne nous sont pas familiers à nous autres, gaijin
Finalement, l’izakaya l’emporta, à la fois pour des raisons « culturelles » et pratiques étant donné qu’elle était à dix minutes de train de la maison.

J’allai ensuite faire la connaissance du tenchô (le gérant de l’établissement) pour qu’il me fasse signer les papiers et qu’il me montre le fonctionnement de l’izakaya.
Avec le recul, le patron et lui devaient être aussi embarrassés l’un que l’autre à l’idée de devoir intégrer une gaijin à ce monde si japonais sans vraiment savoir de quoi j’étais capable mais le côté obscur du réseau faisait que le patron ne pouvait pas dire non à Yûji-san et le tenchô ne pouvait pas dire non au patron.
Pour lui montrer ma bonne volonté, je demandai la permission d’emporter une carte pour pouvoir me familiariser avec son contenu avant de commencer à travailler.
Ç’eut l’air de le rassurer un peu.

Je rentrai donc avec mes « devoirs » et m’attelai à la tâche, cherchant le sens des kanji inconnus et faisant en sorte de mémoriser le nom des plats. Heureusement, il y avait des photos pour me faciliter le travail mais même avec cet appui, le contenu certains plats m’apparaissait toujours nébuleux. Je finis par demander l’assistance de Yûji-san pour ceux-là ou pour ceux dont je n’avais pas trouvé la lecture dans le dictionnaire ou sur Internet. Il m’aida bien volontiers et pris son rôle de coach très sérieux puisque il lança l’idée d’un jeu de rôle pour s’assurer que j’aie tout compris, notamment par rapport aux modalités des formules à volonté…

Pour l’alcool, je bénéficiai de l’aide du fils de Yûji-san et Katsuko-san qui avait lui-même tenu un bar et était par conséquent incollable sur la question. En France, on a tendance à désigner l’alcool japonais par le mot « saké » mais en japonais, sake signifie « alcool ».
Il y a deux grandes catégories d’alcool japonais : le nihonshu (celui que les gaijin désignent donc à tort comme le « saké »), l’alcool de riz obtenu par fermentation – et le shôchû, une liqueur obtenue par distillation et qui peut être préparée à partir d’orge, de patate douce, de riz etc. Le shôchû est plus fort que le nihonshu (autour de 30° pour le premier contre environ 15° pour le second). Certains peuvent se consommer chauds, d’autres ne sont bons que froids. Mais celle qui reste la reine incontestée et indétrônable de toute soirée arrosée, c’est bien la bière. Ceux qui n’aiment rien de tout ça peuvent se rabattre sur des cocktails à l’air très chimiques ou d’autres alcools qui nous sont familiers.

J’étais fin prête et étonnement moins stressée que d’habitude. Cette fois-ci, j’avais décidé de prendre le travail non pas à la légère, mais comme un divertissement.
Je n’allais y rester qu’un bon mois, pas de quoi mettre ma vie en jeu.
Le tenchô (appelons-le MT) m’avait d’emblée parut sympa.
La seule chose qui m’angoissait vraiment était l’idée de travailler en Crocs, partie obligatoire de l’uniforme : mon amour-propre allait-il se remettre de cette ignominie ?

Aujourd’hui, alors qu’un mois s’est écoulé, je peux vous rassurer et vous dire que oui.
Et plus généralement, que tout se passe bien au travail et que je m’amuse beaucoup plus que quand j’étais à Asakusa où l’ambiance était un peu trop guindée : le switch permanent entre le japonais et l’anglais ainsi que le niveau de langage me stressaient, parfois je m’ennuyais faute de clients mais je ne pouvais pas vraiment m’éloigner de mon poste ni discuter avec mes collègues sauf pour échanger des informations concernant le travail… A l’izakaya l’ambiance est bien plus décontractée et c’est finalement moins difficile de ne travailler qu’en japonais.

Concrètement, je prends les commandes, j’apporte les commandes, je débarrasse, je nettoie les tables et je papote avec mes collègues et les clients (comme les tables dans ce genre d’établissement sont équipées d’un bouton pour appeler un serveur, on n’a pas à faire constamment attention aux tablées et c’est très pratique, notamment parce que les numéros des tables s’affichent dans l’ordre d’appel). J’avais initialement l’intention de noter les commandes en japonais mais je dois hélas confesser que j’ai renoncé parce que ça va trop vite et que je ne peux pas être à la fois efficace et studieuse.

Mes collègues sont tous très jeunes, même MT n’a que 25 ans… Je chamboule un peu la moyenne d’âge. Ils sont étudiants pour la plupart. Ils sont tous sympas avec moi, quoi que quelques-uns aient été un peu intimidés au début. Depuis ils sont assez curieux à mon sujet, particulièrement MT qui est intarissable niveau questions : qu’est-ce qui m’a le plus surpris au Japon, quelle taille je fais, est-ce j’aime la nourriture japonaise, qu’est-ce que je préfères dans la nourriture japonaise, est-ce que c’est courant en France d’avoir un nez long comme le mien, est-ce que j’ai déjà fumé de l’herbe (WTF ?!), quel est mon groupe sanguin (comme nous avec l’astrologie, beaucoup de Japonais pensent que les traits de caractère sont liés au groupe sanguin), est-ce que beaucoup de Français ont les yeux bleus, est-ce que Paris est vraiment sale, est-ce que je pense que la France va gagner la Coupe du Monde… ?

Quant aux clients, généralement ils ne font pas attention à moi au début et puis dès qu’ils se sont sifflés deux ou trois pintes, ils deviennent bien plus curieux et diserts (une copine m’a appris qu’on appelait ça la nominication : néologisme formé à partir de nomi~ (boire, boisson) et communication).
Leur première interrogation concerne bien sûr le pays d’où je viens.
Je les laisse deviner : 9,5 fois sur 10 on me prend pour une Russe. Quand je déclare que ce n’est pas le cas, on me dit pour se justifier que c’est parce qu’ils sont relativement nombreux à Niigata. Mais je reste sceptique : les clients Français de l’hôtel d’Asakusa me prenaient pour une Russe, l’un m’a même dit un jour que je parlais incroyablement bien le français… Même les Russes me prennent pour une Russe puisque d’autres clients de ce même hôtel me disaient « spasiba » en partant ! Bref, un jour il faudra que je demande des comptes à ma mère à ce propos.

Enfin, la plupart du temps ils trouvent que la France, c’est très chouette, même si l’idée qu’ils s’en font est souvent très éloignée de la réalité.
Je ne vais pas bouder d’avoir le préjugé favorable.

Je n’ai pas rencontré de difficultés majeures et contre toute attente, plus qu’avec le nom des alcools japonais, je m’arrache les cheveux à essayer de comprendre le nom des cocktails en katakana. Les katakana sont un système d’écriture syllabaire qui permet aux Japonais, dont la langue est assez pauvre phonétiquement, de prononcer les mots d’origine étrangère.  Sauf que quand on connaît le mot d’origine, on a parfois du mal à faire le lien. Ainsi, « vodka » devient « uokka », « whisky » devient « uisuki », « cocktail » devient « kakuteru », « grapefruit » devient « gurepufurutsu » et j’en passe.
Je hais les katakana, comme sûrement 90% des gaijin.
Quand je fais un pronostic, je tombe souvent à côté. Ça me fait l’effet d’un complot pour induire le reste du monde en erreur, surtout quand ils te corrigent l’air de dire que la prononciation en katakana est pourtant évidente (ho, c’est pas moi qui ne suis pas fichue de prononcer des mots anglais ici !)

Bref, quand je n’ai pas saisi, je demande gentiment de répéter avec un grand sourire (tout passe toujours mieux avec un sourire) et tout est bien qui finit bien !

Je me suis aussi découvert un nouveau talent, lors d’une soirée un peu plus animée que d’habitude : « Camille, tu es vraiment calme.
– Ah bon ? Et euh, tu dis ça dans un sens… positif ?
– Oui. Quand on voit quelqu’un perdre ses moyens, on a tendance à faire pareil.
La panique est contagieuse. De la même façon, te voir détendue me rassure donc je suis calme aussi et les clients le ressentent. C’est positif. »
J’ai été étonnée parce que M. Boss m’avait fait exactement la même réflexion lors de la Golden Week, lorsque le restaurant était plein et qu’il avait fallu gérer l’attente des clients. Ça m’étonne parce qu’intérieurement je ne suis pas zen du tout et je ne comprends pas que ça se voie si peu.

Serais-je donc une sorte d’anxiolytique humain ? Ce serait l’ironie suprême.
C’est sur cette réflexion bizarre que je vous laisse aujourd’hui !

(Chris, Francis, je suis désolée de mettre du temps à répondre à vos commentaires ou pire, de ne pas y répondre du tout, mais sachez en tout cas que leur lecture me fait toujours bien plaisir !)

 

2 commentaires sur “Chroniques de Niigata – l’izakaya

  1. Hey Camille,

    I do not remember you writing so much in such a little time frame. As always a pleasure to read, and I must admit that I have great fun leaving my small input…. I just hope that what I write is comprehensive…. and that the cultural references are not too old (obsolete)…. yes yes… I am in fact 105 years old

    I do not know if the Japanese are more openly curious to people such as yourself than a standard frenchman would be here… or an american over there.

    You might not know this, but I worked for 7 years in one of the greatest culinary establishments of the world while I was going through school. (s’dlanoDcM)…. we had our fair share of people coming by, staying a few weeks to a few months… sometimes even longer (as mentioned… yours truly 7 years). That being said, I do not recall anyone asking so many questions to newcomers. Then again, the local Romeo’s always selected the poor souls on which their avalanch of questions would fall upon.

    As for my American side, I can only imagine that the questions would be more like
    – Don’t you think that the US is a much better country ?
    – How do you deal with your jealousy of my being an American ?
    – Do they have running water and electricity where you come from ?
    And so on…

    I also see that you did not answer the WTF question. Maybe the fellow was wondering if you had access to imported stuff from your homeland and could set him up…a followup will probably be required here.

    One last comment… you finally mentioned the World Cup ! (I still prefer rugby)….You probably are aware that Japan was beaten yesterday by « les bouffeurs de frites » 😀 …. and after leading 2 nothing…. you should try telling your new adoptive country that sports are like Bushido…don’t stop playing until the final whistle blows… or until the other team is dead with their heads chopped off 😀

    Looking forward to your next read !

    Best to you,

    Aimé par 1 personne

    1. Hey Chris!

      Actually I’m taking notes on a daily basis and I publish articles on the blog when I have the time (or the motivation) to rewrite it properly.

      What you write is totally comprehensive but I have to admit that I don’t get all the cultural references. Let’s say that the problem has more to do with my lack of culture than age gap :p

      Wow, seven years in s’dlanoDcM… And yet you have survived. I’m impressed. I’ve worked there too during summer holidays after graduating high school and after only a couple of days I already wanted to run away.

      Regarding my colleagues and their questions, I think they were sincerely curious. As I mentionned before, there are not so many foreigners in Niigata and most of my colleagues haven’t been abroad yet. For some weird reason, they admire Western people, especially European (and for the record, I did answer all the questions, including the WTF one, but none of those answers are published :p)

      Funny that you mention the  » bouffeurs de frites « . After the defeat, one of my colleagues asked the chef what was Belgium specialty so she could eat it and  » feel the Belgium power ». No one had a clue about what the hell they were eating over there. When I said that it was the potatoes fries, the assistance looked at me with big round eyes (well, as round as Asian’s eyes might be).

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