Chroniques de Niigata – le « tourisme »

Le titre de cet article laisserait sûrement plus d’un Japonais dubitatif.

Comme je l’avais évoqué dans mon post sur mon départ pour Niigata, cet endroit n’est clairement pas une destination de prédilection pour le tourisme.

Bon, peut-être que le fait qu’il se situe entre la Corée du Nord et Fukushima contribue à ce qu’on ne se bouscule pas pour venir ici, certes…

Mais laissez-moi vous raconter une anecdote pour illustrer ce désintérêt : peu de temps après mon arrivée, j’avais consulté le site de l’Office National du Tourisme Japonais pour voir un peu ce qu’il y avait à faire dans le coin. La partie sur Niigata n’était pas très étoffée mais mentionnait la Rainbow Tower, une tour au cœur de la ville qui offrait une vue panoramique sur les environs. En m’y rendant, je constatai qu’elle était fermée.
Mais pas du genre fermeture hebdomadaire, non, plutôt du genre définitive, avec rouille et compagnie. Perplexe, je demandai des explications à Katsuko-san en rentrant, qui m’apprit que la tour avait fermé pour des raisons de sécurité suite au grand tremblement de terre de 2011.

Ça voulait dire que cette partie du site n’avait pas été mise à jour depuis 7 ans !
C’est dire à quel point cette préfecture est victime du dédain des voyageurs.
Eh bien, laissez-moi vous dire une chose : ils ont tort.

Il est vrai que la ville n’a pas beaucoup d’Histoire, elle s’est surtout développée d’un point de vue portuaire pour assurer des échanges commerciaux. Même la « vieille ville » (furumachi) n’est pas si vieille que ça puisque elle a été partiellement détruite lors d’un incendie et reconstruite depuis.
Il est vrai aussi qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans le coin (c’était idéal pour moi puisque je me disais que j’allais faire des économies tout en progressant en japonais). Mais tout est une question de point de vue : j’ai pas mal voyagé au Japon au cours de mes précédents séjours et la préfecture de Niigata est un des plus beaux endroits que j’ai pu voir. Les paysages environnants sont magnifiques et chaque amateur de nature peut y trouver son compte puisque aussi bien la montagne que la campagne et la mer sont réunies tout à la fois.

Le seul bémol, c’est qu’il faut une voiture. Ou des gens très sympas qui ont une voiture.

Yûji-san et Katsuko-san ont sorti le grand jeu dès le dimanche suivant mon arrivée en m’emmenant dans le parc naturel de Bandai Asahi, berceau du Mont Iide. Le nom de cette montagne signifie « riz abondant » et tire son origine du fait que la neige alimente l’eau des rivières qui elles-mêmes alimentent les rizières en telle qualité en quantité que le riz cultivé dans cette région est le meilleur du pays. Le but de l’excursion, outre admirer le paysage, était de cueillir des plantes sauvages propres à la consommation.
Je vis d’emblée à sa tenue que Yûji-san ne prenait pas la chose à la légère : chapeau, gants, sacoche, serpette, couteau de chasseur et bottes hautes pour éviter les tiques et les morsures de serpent. Je garde de cette journée à la montagne un souvenir très « sensoriel », que ce soit par le bruit des cascades ou de l’écoulement au goutte-à-goutte de la fonte des neiges, par le vert éclatant des arbres, le blanc immaculé des sommets et le bleu du ciel et des rivières en contrebas, par la pureté vivifiante de l’air et l’odeur des arbres et par la suite, le goût si particulier des plantes récoltées… Ce jour-là, l’excursion s’acheva en beauté par une halte dans une source chaude où le bain à ciel ouvert donnait pile sur le mont Iide et la rivière. Y’a pire comme vue.

Une autre fois, lors d’une balade à la campagne pour aller chercher des œufs, nous fîmes une pause-déjeuner dans un endroit insolite du village de Takane : l’ancienne école primaire. Elle a fermé pour cause de désertification mais a été rouverte il y a une quinzaine d’année par un couple de retraités qui en a fait une cantine pour les randonneurs du weekend. Les salles de classes ont été laissées en l’état, sûrement autant par manque de budget que comme témoignage pour alerter les visiteurs sur le triste sort du Japon rural qui est davantage frappé par le vieillissement de la population que le reste du pays. Sur le grand tableau noir était inscrit à la craie le menu du jour et les gens étaient assis sur des chaises d’écoliers. Seuls les bureaux avaient été changés pour convenir davantage à des tailles d’adultes, et rapprochés pour les gens puissent déjeuner face à face et non pas côte à côte. Près de la caisse se trouvaient des petits objets d’artisanat local fabriqués par les anciens du village.

Plus récemment, Yûji-san nous a emmené, Julien (un compatriote Niigataphile rencontré par des connaissances communes) et moi jusqu’à Murakami et sa plage de Sasagawa Nagare. Le genre plage de carte postale : sable doux, eau limpide aux différentes nuances de bleu, mouettes en nombre raisonnable, l’agréable roulis des vagues, les montagnes en paysage de fond…
Il faisait beau et chaud. Mais il n’y avait personne à part un petit groupe de jeunes qui étaient venus pêcher. Je me tenais donc devant une des plus belles plages que j’avais vues de ma vie et il n’y avait personne. Où était l’arnaque ? « Il n’y a pas d’arnaque, c’est la campagne, c’est tout, et il ne fait pas encore assez chaud pour que les gens se baignent, me répondit Yûji-san.
– Ça, c’est vous qui le dites… »
J’hésitais un peu mais je n’avais pas passé des années de vacances estivales en Bretagne à me baigner malgré les intempéries pour laisser passer une occasion pareille. Dont acte.
Et effectivement, l’eau ne devait pas faire plus de 16 ou 17° mais ça en valait la peine.
Et comme l’a dit sagement Yûji-san : « si tu te tâtes à faire ou ne pas faire quelque chose, dans le doute, fais-le ! »

Ceci dit, même sans voiture et dans un esprit plus citadin, il y a des choses à apprécier à Niigata accessibles par les transports en commun ou à pied : le sanctuaire Hakusan et son parc à l’étang rempli de lotus, le musée du manga (beaucoup d’auteurs de mangas célèbres sont originaires de la ville), le centre commercial du quartier Bandai et ses petites terrasses de café calmes, les allées commerçantes de la vieille ville où on peut chiner des kimono de seconde main, le marché Honchô et ses fruits et légumes à des prix presque abordables, le magasin de la gare qui propose des dégustations parmi une cinquantaine de saké différents (tous produits localement), l’ancienne demeure du riche clan Itô aujourd’hui reconvertie en musée des cultures du Nord, les balades le long du fleuve Shinano ou au bord de la mer, en s’arrêtant au passage dans une baraque de plage où des plats pas terribles sont servis par des gars un peu à l’arrache et à l’ouest mais dans une bonne ambiance. Les plages de Niigata sont hélas un peu sales (rassurée, Lo ?) et les Japonais, qui seraient bien un peu de mauvaise foi, assurent que ces déchets viennent tout droit de la Corée du Nord et de la Chine.

N’empêche. Savez-vous ce qu’il y avait de commun à tous ces endroits quand j’y suis allée ? Il n’y avait personne (oui, je sais je l’ai déjà dit pour Murakami). Moi qui ai pris l’habitude de la vie parisienne et plus récemment tokyoïte, je ne peux pas m’empêcher de me demander systématiquement : « mais où sont passés les gens ?! »
Eh bien, nulle part. C’est Niigata. C’est une ville qui ne connaît pas la foule.
Au mieux il y a un peu de monde. Le week-end. Et encore.

Je suis conquise. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, jetez un coup d’œil à ces photos-ci. Ou à celles-là.

3 commentaires sur “Chroniques de Niigata – le « tourisme »

  1. Hello Camille,

    The best visits (anywhere) I did were those where I was actually alone.I’m not going to denigrate tourism, all in all helping people discover the world.

    I know that I already quoted Terry PRATCHETT at least once…to give more insight, the quote I mentioned was from one of his characters named Twoflower (please all read the Colour of Magic)…. Twoflower was actually the first tourist the Discworld and he actually went to a city called Ankh-Morpork (no no… this is no joke… once again read the book – hilarious)….

    Anyway, getting to the point, since there were no tourists before, and nobody knew what a tourist was, the cultural exchanges were that much more authentic… as the visitor learned as much from the visitees, as the latter from the former.

    🙂

    Fantastic pics… not only a writer… but also a good photographer.

    Have a nice week ahead.

    Chris.

    PS : Japan is playing Belgium tonight at 20:00 CET (I think 03:00 your time)….Major teams are being beaten by lesser ones… Japan may yet have a shot !

    Aimé par 1 personne

  2. And the view ain’t bad either… Tes series de pix sont superbes, la deuxieme en particlulier, sous l’appellation « celles-la ». Tous ces hortensias, on se croirait aux Acores. Pour revenir au monde qui ne frequente pas ces lieux, je te recommande de ne donner que des indices vagues sur les endroits que tu aimes vraiment. Change les noms, cite un autre coin… sinon… Sinon, ILS vont venir. En masse. Par pleines charettes au debut, puis par bus, par fucking love boats et par avion. Il y aura des hotels et des mauvais restaurants trop pleins, un ttas de merdes payantes et inutiles… Tu me vois venir avec Eagles, right, j’ai deja du te la faire? « -Call a place paradise, kiss it good-bye. » (The last Resort.) Tu vois?

    Aimé par 1 personne

    1. Non, tu ne me l’avais jamais faite mais je vois très bien où tu veux en venir Capitaine !
      Autrement, ne t’inquiète pas : pour que l’information circule, encore faudrait-il que j’aie beaucoup de lecteurs. Etant donné que j’écris des pavés sans illustration à une époque où ce qui cartonne, ce sont les blogs qui publient du contenu court, visuel et régulier, je me dis qu’il n’y a pas de souci à se faire :p

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