Chroniques de Niigata – les bonnes manières à table

Le premier soir de mon arrivée à Niigata allait marquer le début d’un apprentissage laborieux et douloureux : celui sur la façon de tenir ses baguettes. Ou plutôt devrais-je dire : la façon correcte de tenir ses baguettes.

En effet, jusqu’à maintenant, j’avais toujours à peu près réussi à porter les aliments à ma bouche sous les « oh » et les « ah » admiratifs des Japonais. Ils sont souvent étonnés lorsqu’ils voient un gaijin manger avec des baguettes. Le résultat étant là, je ne m’étais jamais posé plus de questions que ça sur la façon de les tenir…
Jusqu’à ce premier repas chez Yûji-san et Katsuko-san.

Le dîner commença comme d’habitude par la surprise et les compliments jusqu’à ce que Yûji-san, d’un œil scrutateur et les sourcils froncés me dise : « non, en fait ça ne va pas.
– Comment ça ?
– Tu ne les tiens pas comme il faut.
– C’est-à-dire ?
– Tu n’as aucune force ni amplitude de mouvement comme ça.
Ça fait dix ans que j’utilise des baguettes et personne ne m’avait jamais rien dit !
– Sûrement parce que les jeunes d’aujourd’hui ne les tiennent pas correctement non plus. Je vais te montrer… »

C’est sur cette conversation que démarra ma rééducation : la première baguette est calée dans le creux entre le pouce et l’index et repose sur l’annulaire. Elle ne bouge pas.
La seconde est maintenue entre l’index et le majeur et pivote grâce au mouvement de ces deux doigts et à la pression du pouce.

« Tu vois ! C’est quand même mieux comme ça, tu contrôles mieux le mouvement et la force, tu peux tout faire : attraper du riz ou des feuilles de salade, touiller la soupe miso, couper des légumes mijotés, détacher des morceaux de poisson ; les baguettes sont des outils à toute épreuve ! »

Et c’est vrai. La tâche serait sûrement plus ardue avec un bon bifteck, mais comme à mon grand désespoir, on n’en mange pas vraiment au Japon, le problème ne se pose pas.

En revanche, j’ai eu l’occasion d’exposer mes talents chez un maître sushi chez qui nous allons dîner parfois. Katsuko-san vantait mes progrès, toujours tempérés par un Yûji-san perfectionniste quand, comme pour en avoir la preuve, le maître (surnommé « Master » par les gens du quartier) apporta une paire de longues et fines baguettes en métal, deux coupelles dont l’une contenant des grains de riz crus : « voyons si tu arrives à faire passer les grains de riz d’une coupelle à l’autre. »
Il faut savoir que l’un comme l’autre glissent car ils n’offrent pas de prise.
Néanmoins, je m’acquittai de la mission assez rapidement sous les yeux ébahis de l’assemblée. Ce fut mon petit moment de gloire qui me valut de la part de Master un set de paires de baguettes sobres mais élégantes en guise de récompense.

Il est plus difficile de corriger une mauvaise habitude que d’apprendre directement la bonne façon de faire. Entre les crampes, les réflexes ou simplement l’envie d’abandonner et de retourner à ma méthode par facilité, ça n’était pas gagné. C’était sans compter sur le juge sévère mais bienveillant assis à ma gauche à table qui ne manque pas de vérifier à chaque repas comment je m’y prends. Une pression néanmoins efficace puisque aujourd’hui, je n’arrive pas à me rappeler comment je tenais mes baguettes auparavant. Et dès que l’on sort manger quelque part et que quelqu’un me félicite, j’entends la voix de Yûji-san grommelant : « pas encore, il reste des progrès à faire… »

Il considère que mon apprentissage sera achevé le jour où je serai capable de soulever un œuf.

On n’y est pas.

En attendant, voici quelques bonnes manières utiles à connaître en vue d’un séjour au Japon ou simplement pour son édification personnelle :

  • Il ne faut jamais planter ses baguettes dans le bol de riz car c’est ainsi qu’il est présenté en offrande aux morts ;
  • Il ne faut pas non plus les planter dans un aliment pour l’attraper ;
  • Quand on se sert dans un plat commun, on attrape la nourriture avec l’autre extrémité des baguettes, celles qui n’entre pas en contact avec la bouche ;
  • Si l’on nous tend quelque chose, il faut poser ses baguettes avant de le saisir ;
  • Même s’il peut être tentant de prendre une baguette dans chaque main pour couper des morceaux (légumes, poisson etc.), il faut se débrouiller avec une seule main ;
  • Les baguettes jetables sont reliées à leur extrémité et on les sépare avant de s’en servir. J’ai longtemps cru qu’il fallait les frotter l’une contre l’autre pour se débarrasser des éventuelles échardes (j’avais vu ça dans des films) mais en fait, ça ne se fait plus depuis des années et aujourd’hui c’est limite vulgaire – encore une chose que j’aurais aimé qu’on m’apprenne un peu plus tôt… (^_^)’’ ;
  • On peut lever son bol pour porter plus facilement les aliments à sa bouche.
    On le tient avec le pouce sur le dessus et l’annulaire sur le dessous ;
  • Dans un petit déjeuner traditionnel, le bol de riz est toujours disposé devant soi au milieu de la table et la soupe miso à droite ;
  • On ne trempe les aliments dans la sauce qu’une seule fois (Big Up à Lo) ;
  • Lorsque l’on mange des soupes de nouilles (râmen, udon, soba), il est d’usage de les aspirer bruyamment. Pas évident quand on nous a répété en boucle le contraire durant notre enfance. Pas évident non plus d’arriver à les aspirer en évitant les éclaboussures. L’erreur de débutant à éviter absolument est de porter du blanc ;
  • On ne boit pas entièrement le bouillon des soupes de nouilles car il y a trop de sel ou d’épices au fond du bol. Pas évident à assimiler non plus quand on nous a appris à ne pas laisser de restes ;
  • Quand quelqu’un veut nous servir à boire (de l’alcool), on soulève son verre et on accepte en s’excusant. Puis on prend la bouteille à son tour et on fait la même chose. On évite de se servir soi-même ;
  • Lorsqu’on trinque, il faut faire attention à ce que le niveau de son verre soit inférieur à celui des gens qui nous sont supérieurs (valable surtout dans le cadre professionnel).

Et il y aurait encore bien d’autres choses à dire mais je vais m’arrêter là pour aujourd’hui.
 

4 commentaires sur “Chroniques de Niigata – les bonnes manières à table

  1. Hello Camille,

    Another fun read..and again about food ! A recurring theme but a nice one. At one point though, you’ll have to mention the fact that Japan seems well off to make it to the next round…. I’m actually watching them right now giving Poland a good run for their money 🙂

    Coming to the subject at hand… the proper way of holding chop sticks… and the japanese teaching method….you are obviously in the right place to learn, and probably by the most efficient teaching methods. Remember though, the first duty of a student is then to pass along the knowledge. I trust you will set up workshop training sessions when you return to teach un poor gaijins how it’s done.

    The teaching methods bring back the memory for me of a movie I stumbled onto some twenty years ago. Not typically the type of movie I go for, but I don’t know why, I had to see it to the end… Tampopo … it’s about a noodle shop in Japan and a woman who has to learn the proper way of making them… she apparently suffered the same teaching process 😉
    https://www.imdb.com/title/tt0092048/?ref_=nv_sr_1

    Combining movies and your post theme and movies… and of course not wanting to brag… I actually believe from reading your latest adventure that I have mastered the proper way of holding chop sticks. 😀

    This is probably where you would ask : « where did you learn? » ….ahaaaaa…. I learned actually by watching Mr. MIYAGI using the sticks to try to catch flies in the Karate Kid (1984 – maybe a bit before your time). I guess that when Americans think Japan, they see Pat MORITA whereas the Japanese probably see John WAYNE when they think of Americans ….. long live stereotypes !!

    Take care, keep learning.
    Best to you and your friends

    Aimé par 2 personnes

  2. Interessant et bien ecrit, comme d’hab’. C’est pas merdé, Camille. Guess what? Ca me demangeait ton truc, alors j’ai pris soin de prendre mes baguettes selon tes recommandations, et des le premier essai… succes! J’ai leve l’oeuf avec mes baguettes pourtant rondes et fines au bout. Mais il m’a fallu 5 ou 6 essais de plus pour reussir a nouveau. OK, c’etait un petit oeuf de poule creole, mais quand meme, hein? Hein? Alors, qu’est ce que je gagne? -Quoi? Un oeuf d’autruche! Ah bon.

    Aimé par 1 personne

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