Retour aux sources

Je ne pouvais décemment pas quitter la région de Tôkyô sans faire un saut à l’endroit où j’avais vécu il y a dix ans en tant qu’étudiante. Je ne sais pas s’il existe un âge tacitement reconnu à partir duquel il est admissible d’être nostalgique, peut-être que je suis encore trop jeune pour ça, mais quoi qu’il en soit, je penche facilement vers ce sentiment.
Dans la mesure où ça ne vire pas à la mélancolie, je suppose que c’est quelque chose de plutôt positif. Les Japonais ont un mot pour ça, « natsukashisa », qui correspond à cette nostalgie heureuse à l’évocation de certaines périodes ou certains événements.
Amélie Nothomb en a même fait un roman.

Il était prévu que j’y aille avec Ai et sa fille aînée mais comme elles n’étaient disponibles qu’à partir de 17 heures et que j’étais déjà dehors, je décidai d’y aller seule et de me promener en les attendant pour m’imprégner de nouveau de l’ambiance de cette petite ville de la banlieue tokyoïte qui avait été mon foyer pendant presque un an.

Les autres étudiantes que j’avais connues à l’époque et revues depuis mon arrivée m’avaient avertie que je risquais d’être déboussolée car l’endroit avait beaucoup changé et c’est avec une petite appréhension que je montai dans le train à Shinjuku.

Je sentais l’émotion monter à mesure que s’égrenaient le nom des stations de cette ligne tant de fois empruntée. Jusqu’à la l’odeur des wagons était identique à celle de mes souvenirs, difficilement descriptible mais plutôt âcre, sorte de mélange entre la ferraille et l’humidité.

J’eus la chair de poule en sortant de la gare et pour un peu j’en aurais presque pleuré.
Ça paraît sans doute excessif comme réaction mais je n’ai que des bons souvenirs associés à cet endroit, j’y ai passé une des plus belles années de ma vie.
A première vue, l’environnement n’avait pas l’air d’avoir changé tant que ça mais plutôt que de m’aventurer dans les allées commerçantes, je pris le chemin plus calme de la route qui descendait jusqu’à l’université.

La gare routière dont j’avais complètement oublié l’existence se trouvait toujours sur la gauche, juste avant la salle de sport où je n’avais jamais mis les pieds.

Le paysage avait certes évolué quelque peu et pas forcément en bien puisque deux énormes supermarchés avaient été érigés du côté droit du chemin mais en dehors de ça je n’étais pas particulièrement choquée par l’évolution du quartier et je me dis que c’était peut-être parce je n’accordais pas mon attention aux mêmes choses que les copines qui m’avaient mises en garde.

Tout ce qui faisait la particularité de cet endroit pour moi était toujours bel et bien là : le salon de coiffure où j’avais sacrifié ma très longue tignasse, occasionnant beaucoup de stress au coiffeur adorable qui n’avait jamais touché de cheveux occidentaux, le petit autel aux abords de la rivière, la côte toujours aussi raide qui descend vers l’université et que j’aurais sans doute plus de mal à remonter en vélo aujourd’hui, l’immense cerisier du sanctuaire en face de la fac dont la floraison nous avait tellement absorbées avec Lo qu’on en avait raté notre train pour Kanazawa et dans l’enceinte duquel les moustiques batifolent l’été, j’apercevais même le clocher de la chapelle où j’avais assisté à la messe de Noël pour ne pas être seule le soir du réveillon et où les sœurs avaient distribués des biscuits au beurre excellents…

Seuls les vieux bains publics tout branlants où nous allions parfois tard le soir et directement en pyjama avec Ai ainsi que l’échoppe de délicieux bento à gauche de l’entrée de la fac avaient disparu, remplacés respectivement par des appartements et un garage à vélo.

Je contournai la fac pour arriver jusque derrière le campus, dans la ruelle où se trouve l’appartement 203 et restai là un bon moment, en mesurant le chemin parcouru et les changements survenus depuis. J’avais le sentiment étrange que cette période était très proche et très lointaine à la fois car mes souvenirs sont très vivaces mais je ne suis plus la même personne.

Je retournai du côté de la gare pour retrouver Ai et Ena et je refis même chemin avec elles pour aller à l’université. C’était un samedi et l’après-midi ensoleillé touchait déjà à sa fin donc le campus était complètement désert à l’exception de quelques jardiniers qui s’affairaient, tantôt près des érables de la bibliothèque, tantôt au niveau du jardin accolé au pavillon où se déroulent les cérémonies du thé. La végétation était omniprésente dans l’enceinte de l’université, offrant un peu d’ombre bienvenue sur le chemin de dalles rouges qui mène de la grille aux bâtiments.
Seul l’immense sapin au milieu de la cour s’était dégarni au fil du temps.

Il régnait un calme incroyable qui nous permit de profiter pleinement de ce moment de nostalgie heureuse. Je regrettai simplement de ne pas pouvoir rentrer saluer qui que ce soit puisque les bureaux étaient déjà vides mais nous nous promîmes de revenir en après-midi en semaine.

Certaines choses changent et d’autres pas. Je pense que quoi qu’il puisse se passer, Ai et moi partagerons toujours cette proximité qui fait que, plus que des amies, nous avons davantage l’impression de faire partie de la même famille et peu importe que nous restions quatre, cinq mois ou plus sans nous donner de nouvelles, ce sentiment reste le même. On rigole des mêmes bêtises qu’il y a dix ans… Juste avec des petits plis en plus au coin des yeux. Et en se promenant en tenant une petite fille par la main.

4 commentaires sur “Retour aux sources

  1. Belle évocation ma Camille. Cette expérience d’il y a dix ans laissera à jamais la trace de jours heureux. Il t’avait fallu tout de même un certain courage pour quitter le « nid » à 19 ans et découvrir un pays aussi lointain. Dix ans plus tard, je constate que ce même pays te rend largement l’amour que tu lui portes et continue de t’enrichir. Tes récits dégagent tout le bonheur que tu as d’y être et même si la séparation me pèse quelque peu :-), je suis tellement heureuse pour toi mon ange. Continue et profite. Tendres petits bisous.

    Aimé par 2 personnes

  2. visiblement, dans ton cas, contrairement au titre du bouquin de Simone Signoret,(« la nostalgie n’est plus ce qu’elle était ») la nostalgie est encore ce qu’elle était !

    au-delà de tes « pérégrinations », le pélerinage : tu as bien fait, ma Camille !
    Moi, je me souviens parfaitement de la journée passée avec toi et Lorraine à Chôfu/Shirayuri, ton studio, la rivière, les « ramen » du petit restau du centre ville, le campus, le petit pont (on avait même pris une photo)… c’était il y a 10 ans…
    En tout cas, bravo tu as l’art et la manière pour faire remonter tes/nos souvenirs à la surface.
    Bises nostalgiques et tendres
    Marraine

    Aimé par 1 personne

  3. Lovely, beautiful read…the odds are goos that one day you will most likely bring out a tear from me…. which I must say is not an easy thing to do.

    I guess one always contemplates one way or another where he/she has been whilst deciding what to do next…this is probably more intense when such pas experiences are of adventures and explorations on the far side of the planet.

    I liked your rhetorical question… is there a minimum age to be nostalgic…my answer would be that you can be nostalgic as soon as you can identify the emotion and put a label on it.

    Beyond that, my only observation would be to say that nostalgia has to be put in a positive context.. the past must be references and foundations to build on and pave way for the future, and not an anchor in a futile attempt to go back to simpler times.

    I thouroughly enjoy your writing… please keep it up.

    失礼します

    Aimé par 1 personne

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