Discrimination pas positive

Fascinée par la démonstration de yabusame (tir à l’arc monté) à laquelle j’avais assistée à Kamakura et sachant qu’une autre devait avoir lieu à Asakusa le 21 avril, j’avais décidé de sacrifier ma seule possibilité de grasse matinée de la semaine pour de nouveau ressentir le grand frisson tout en étant encore mieux placée !

Ce coup-ci, j’étais préparée : j’avais demandé à Google « how to take pictures of horseback archery ». Il n’avait rien trouvé. Trop précis. J’ai remplacé « horseback archery » par « moving subjects ». Trop vague. J’ai fini par trouver mon bonheur avec « running horses » (oui, je demande tout le temps des trucs à Google et non, il ne sait pas tout !)

Arrivée à Asakusa, je suis allée faire du repérage au niveau de la piste, le long du fleuve Sumida. Je ne savais pas trop où la représentation devait avoir lieu mais mon intuition (qui est manifestement plus aiguisée que mon sens de l’orientation) et mon grand nez à l’affût des odeurs d’écuries me permirent de trouver l’endroit. Même en étant arrivée tôt, il allait être compliqué d’obtenir un bon emplacement gratuit : la piste était en contrebas et bordée d’arbres ou de poteaux qui empêchaient une bonne visibilité.
Pas cons, ces organisateurs.

Puisque j’étais venue exprès et que la première fois m’avait beaucoup plu, je décidai de m’offrir un ticket pour une des places assises et me dirigeai vers le guichet.
La vente n’était pas encore ouverte et quelques personnes, Japonais et gaijin confondus faisaient déjà la queue. J’avais pris place docilement derrière quand un employé se mit à distribuer des tickets que nous allions devoir présenter au guichet pour acheter nos places. Pour tuer le temps, j’observai les gens autour de moi et me rendis compte que les gaijin, moi incluse, avaient un ticket A quand ceux des Japonais affichaient C ou D. Curieux. Je dépliai la brochure pour constater qu’il s’agissait des blocs de sièges installés le long de la piste. Je me demandai s’ils allaient sérieusement séparer les gens au faciès quand, comme pour confirmer mes soupçons, un employé nous sépara pour former deux queues distinctes.

J’ai franchement hésité à partir. Le prix était le même pour tout le monde et selon le plan, le bloc A comptait des places près de la première cible mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Est-ce que ça n’était pas la politique du « premier arrivé, premier servi » qui aurait dû s’appliquer, indépendamment des blocs ? Et comment ils font pour les métis ? Ou les Asiatiques qui ressemblent aux Japonais et parlent japonais ?

Puisque j’attendais depuis un moment déjà et que j’avais malgré tout très envie de revoir du yabusame, je restai. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander des explications aux gens du guichet mais comme ils avaient l’air d’étudiants ce n’était certainement pas eux qui étaient à l’initiative de cette séparation douteuse et je les aurai sans doute plus embarrassés qu’autre chose.

Etant arrivée tôt, j’eus effectivement une très bonne place, idéalement située un peu après la première cible. Mais dans le bloc A. C’est-à-dire celui qui n’avait pas l’allée de cerisiers en arrière-plan mais une rangée d’immeubles bien moches et plus ou moins en travaux.

J’avais pas mal de temps à tuer. Par chance, le temps était idéalement chaud et ensoleillé et ma place était à l’ombre. Le début du printemps est vraiment la saison propice pour se trouver à Tôkyô, juste avant les pluies moites de juin et la chaleur étouffante de l’été.
Par malchance, je me trouvais devant un haut-parleur qui passait de la gagaku en boucle, comme pour mettre ma patience à l’épreuve.
C’est de la musique de cour traditionnelle qui fait saigner les oreilles.
Je laisse les plus masochistes d’entre vous consulter YouTube.

Quand les archers firent leur entrée, je fus surprise de constater qu’il y avait parmi eux des gaijin et même pire, des femmes ! Le coup de la discrimination pour les blocs me parut d’autant plus incohérent. Le style pratiqué ce jour était celui de l’école Ogasawara mais je m’y connais bien trop peu pour voir la différence avec celui de Takeda.
Ma patience fut récompensée car mon emplacement m’assurait d’avoir des étoiles plein les yeux (et du sable plein les cheveux).

Il y avait un peu trop de bla-bla à mon goût, pendant et entre les passages des archers mais c’était peut-être pour impressionner l’ambassadeur de France qui était invité en l’honneur des 160 ans d’échanges diplomatiques entre nos deux pays.
Ces interventions à rallonge me permirent au moins d’apprendre que les archers ne pratiquaient pas de façon professionnelle : certains étaient étudiants, d’autres salariés, il m’a même semblé entendre qu’un d’entre eux était encore lycéen.
Je m’étais posée la question la dernière fois.

En somme, c’était encore une fois un sacré spectacle mais si je devais choisir, ce serait Kamakura sans hésiter : j’ai trouvé qu’il en émanait plus de cachet et le coup des blocs me reste en travers de la gorge. Je suis la première à trouver que parfois, en France, on a tendance à s’indigner un peu trop facilement et à toujours voir de la discrimination, de la misogynie ou du racisme partout. Mais là quand même, mon indignation me semble légitime.

Et ce n’était pas fini.

Quelques jours plus tard, je décidai d’acheter mon billet de bus pour Niigata, ma prochaine destination après Tôkyô. Je regarde toujours sur les sites japonais mais quand les sites en question ont une version anglaise, je la consulte aussi par paresse intellectuelle (encore que Rikai-chan a changé ma vie et sûrement celle des milliers de personnes étudiant le japonais : c’est un module gratuit de Firefox qui donne la lecture et la traduction des kanji lorsque on passe le curseur dessus. Pratique quand vient le moment de cocher la case « j’accepte les conditions générales de vente ». Il existe aussi sur Chrome sous l’appellation Rikai-kun.)

Bref, il me semblait donc avoir trouvé mon bonheur sur un de ces sites mais histoire d’être sûre d’avoir bien tout compris, je voulus consulter la version anglaise et quelle ne fut pas ma surprise de constater que les tarifs n’étaient pas les mêmes. C’était pourtant la même compagnie, le même bus, à la même heure, aux points de départ et d’arrivée identiques. Je rafraîchis plusieurs fois les deux pages pour voir si quelque chose changeait, mais non. La différence n’était pas énorme – de l’ordre de 800 yens – mais tout de même. Inutile de préciser que sur la version anglaise ne figuraient pas les campagnes promotionnelles. Quand j’en parlai à Ai, outrée, elle n’avait pas d’explication officielle mais m’a dit que c’était peut-être pour éviter les Chinois.

En même temps, je m’indigne, je m’indigne, mais je suis quand même dans un pays où certaines agences immobilières refusent ouvertement de louer aux étrangers.
Comme disait la pub Schweppes « what did you expect? »

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