Temps d’adaptation

J’ai eu un petit passage à vide il y a une quinzaine de jours.

J’aurais voulu écrire l’article avec le ressenti du moment mais sur le coup, j’étais bien trop amorphe pour faire quoi que ce soit.

J’étais fatiguée comme jamais je ne l’avais été auparavant.
De ce genre de fatigue écrasante qui vous fait voir les choses en noir et vous donne le sentiment de vous confronter à un mur.
Je me sentais d’autant plus impuissante que je faisais pourtant en sorte de me coucher tôt et de bien manger (vous êtes au courant maintenant), ce qui, d’après cette femme pleine de bon sens qu’est ma mère, sont les deux éléments qui constituent la base d’une bonne santé. Le fait de ne pas avoir eu deux jours consécutifs de repos depuis que j’avais commencé le travail ne devait pas aider. J’avais atteint un tel stade d’épuisement que le fait de savoir que je partageais la chambre avec des limaces les jours de pluie ne m’empêchait même pas de dormir, c’est dire (oui, j’ai la phobie des mollusques, chacun son truc – je ne sais pas comment elles arrivent à rentrer d’ailleurs, ça les rend d’autant plus angoissantes).

Je devais vraiment avoir l’air d’un zombie puisque deux collègues m’ont demandé à quelques jours d’intervalle et d’un air un peu inquiet si j’allais bien.

En plus de la fatigue, j’avais faim tout le temps. Enfin, encore plus que d’habitude.
Je mangeais comme trois sans jamais atteindre le sentiment de satiété et j’étais souvent au bord du malaise comme si je n’avais rien avalé depuis des jours. Un gouffre sans fin. J’ai eu un ou deux épisodes de d’orgie chocolatée et de frénésie graisseuse en mode « hors de contrôle ». Une sorte de croisement entre Gargantua et Pac-Man.

Je pouvais sentir mon cerveau et mon corps fonctionner au ralenti. C’est une sensation assez déroutante et pas franchement agréable. Vous bougez, réagissez plus lentement, vous peinez à articuler ou à trouver vos mots (même dans votre langue maternelle), vous oubliez plein de trucs mais vous en avez quand même conscience et c’en est d’autant plus perturbant.

Tout ceci faisait que j’étais un peu déprimée. Mes proches et mon chez-moi me manquaient. J’étais complètement lunatique : un jour j’étais contente et très enthousiaste en me disant que ce n’était que le début qui était un peu difficile, que ça allait s’arranger et que j’avais beaucoup de chance de pouvoir vivre cette expérience et le lendemain j’étais tellement fatiguée que j’en avais marre et que je voulais juste rentrer.
A aucun moment je n’ai sérieusement envisagé un retour anticipé mais je me demandais pourquoi j’avais fait tout ça si c’était pour me retrouver comme une loque qui a le temps mais pas l’énergie pour étudier ou profiter de la vie tokyoïte. Et puis je me consolais en me disant que dans tous les cas, cette année m’offrait une pause bienvenue loin des grèves, des relents âcres de pisse des couloirs du métro, du risque d’attaque terroriste, du harcèlement de rue et autres incivilités ou dangers devenus tristement banals à Paris. C’était toujours ça de gagné.

Enfin.
J’étais en train de faire la plonge au boulot après la fermeture du restaurant.
Faute de chaussures adaptées, je pataugeais dans mon marasme quand un plat m’a échappé des mains et s’est brisé.
Le bruit de casse a agi comme une sorte de déclencheur et je me suis mise à pleurer sans plus pouvoir m’arrêter. Plus je me disais qu’il fallait que je me calme, pire c’était évidemment. C’était totalement incontrôlable.

Mes collègues ont été très gentils, personne ne m’a fait le moindre reproche, bien au contraire. M. Boss a même tenté de dédramatiser la situation en disant que c’était rare de voir autant d’empathie pour de la vaisselle et que c’était tout à fait honorable de ma part d’avoir de la peine pour les pauvres légumes qui désormais n’auraient plus d’endroit où s’abriter. Ça m’a fait rigoler. Mais j’ai quand même continué à pleurer.
C’était extrêmement embarrassant.

A la fin de mon service, je suis rentrée et je me suis effondrée sur le futon sans plus pouvoir en bouger de l’après-midi. Je n’ai pas vraiment dormi mais je n’avais simplement pas assez d’énergie pour me lever ou faire quoi que ce soit.
Une fois de plus, Lo a prouvé (après s’être assurée que j’étais toujours bien vivante) à quel point elle était une véritable amie puisque elle m’a nourrie de bonnes choses et m’a réconfortée en me disant que c’était une réaction normale, que ça faisait beaucoup de changements à assimiler d’un coup et que l’organisme pouvait parfois avoir un peu de mal à suivre. J’avais peut-être besoin d’entendre que cet état était légitime et que ce n’était pas juste moi qui était une chochotte faible et mollassonne.

Et comme me l’a dit une autre amie, vouloir être une employée modèle au pays des employés modèles, ce n’était peut-être pas ce qu’il y a de plus facile.

Avec le recul, je pense que je me suis effectivement mis trop de pression.
Il y a celle qu’on nous met naturellement au restaurant et celle que je me mets toute seule et qui est indubitablement la plus sévère des deux.
En étant à l’accueil, je suis la « première impression » du restaurant.
Je suis flattée qu’on m’ait accordé cette marque de confiance mais du coup il faut que je sois à la hauteur. J’ai toujours eu ce problème de pression donc il y avait autre chose.

Ce qui est différent cette fois, c’est que je travaille dans une langue étrangère.
Et même deux puisque je passe en permanence du japonais à l’anglais et que je dois faire très attention au niveau de langage que j’utilise pour m’adresser à la clientèle japonaise. Et surveiller ma posture. Et retenir toutes les procédures. Et avoir des yeux partout pour scruter ce qui se passe dans la salle. C’était peut-être beaucoup demander à mon cerveau d’un coup.

Je n’avais pas du tout eu ce problème de fatigue lors de ma première année au Japon, mais très probablement parce qu’on n’attendait pas de moi que je parle bien japonais dès le départ, j’étais justement là pour apprendre (et puis c’est peut-être bête mais il y a aussi le fait que j’étais plus jeune de dix ans).

Depuis, ça va beaucoup mieux, je crois qu’il fallait tout simplement que la tension s’évacue. Et que j’avais besoin d’un temps d’adaptation.

Il m’aura fallu deux mois puisque, ironie du sort, c’est à une dizaine de jours de la fin de mon contrat que je me sens enfin à l’aise et efficace au travail. Ce ne sera pas perdu puisque il y a de grandes chances qu’ils me revoient à l’automne.

Mais d’ici-là, je vais vadrouiller un peu… Et faire des grasses matinées jusqu’à 8h30.

7 commentaires sur “Temps d’adaptation

  1. I don’t know if I mentioned Terry Pratchett at some point…be that as it may, I’ll repeat : « You have to go somewhere before you can come home ».

    The problem with travelers and expatriates, is that they are still different from the places they visit, and the visit themselves changes them…. and therefore are changed when they come home…so are they still at home ?

    Good lord… I am depressing

    I hope you are well and can only encourage you to more appreciate the experience and hopefully less worry about your capabilities which are obviously recognized .案ずるより産むが易し

    Mr; BOSS really seems like a good guy….please check for any missing fingers, and enjoy your time with those fun people !

    Aimé par 1 personne

    1. Thanks for the Terry Pratchett reference, Chris. I’ll try to find and read The Carpet People.
      Right on the nose with your remarks on travelers and expats. BTW, if you are gone for a substantial amount of time, those who remain expect you to communicate. Proof that you no longer belong.
      I don’t think I could live again for good in France. I have spent over 20 years in Trumpistan (then referred to as the USA) and never really felt home. I do not feel home here in the DR after 7 years. That’s the price to pay for traveling and living, and growing older under other skies. It’s been like this since… Abel and Cain and probably long before them.
      We are the « leavers ». This makes them the « remainers ». 🙂
      All the best.

      Aimé par 1 personne

  2. Ca me rappelle mon experience en Allemagne. En arrivant j’étais super heureux de découvrir un nouveau monde, mais après 2 mois un peu près je commençais à ressentir les mêmes symptômes évoqués dans ton billet. Je dormais tout le temps et je n’avais aucune envie de me réveiller, je mangeais tout le temps et je pleurais tout le temps. C’etait Horrible. Je me souviens j’avais appelé ma mère pour me plaindre de ce qui m’arrive en pleurant au téléphone croyant qu’elle allait me dire « rentre mon fils tout de suite tu n’as rien à faire là-bas «  , mais non elle m’a répondu «  pour devenir un homme il faut passer pas là, sois patient ça va passer « 
    Je lui ai raccroché au nez dans un premier temps, fini de pleurer et je ne sais pas comment en quelques secondes je me suis senti un homme indépendant. J’avais 18 ans. J’ai rappelé ma mère me suis excusé et lui dit « ne t’inquiète pas pour moi je vais beaucoup mieux. « 
    Après mon entretien téléphonique avec ma mère, J’ai perdu en espace d’un mois presque 10 k. Mais j’ai tout de suite récupéré heureusement et passé les plus beaux moments de ma vie.
    Voilà c’etait Juste pour que tu ne t’inquiètes pas c’est tout à fait normal. Les allemands appellent ça HEIMWEH le mal du pays quoi.
    Bon courage Camille et prends bien soin de toi. Ça nous a tous fait mal de te lire cette fois ci
    Mohamed

    Aimé par 2 personnes

  3. Je me suis beaucoup reconnue dans ce certaines choses que tu as dites.
    Je suis moi-même fatiguée aussi et ai de plus en plus envie de rentrer et il y a parfois des moments où je me sens capable de supporter la journée.
    Je suis contente que tu aies pu relâcher cette pression et que Lo soit dans les parages^^

    Aimé par 1 personne

  4. Merci à tous pour vos réactions et votre soutien ! Au moment où j’ai écris l’article j’allais déjà beaucoup mieux mais ça ne me touche pas moins. J’ai souvent entendu parler de ce décalage qui s’instaure entre ceux qui partent et ceux qui restent et même si c’est inévitable, je me dis que lorsque on a la chance d’être entouré de gens ouverts d’esprit (même s’ils ne sont pas de grands voyageurs), la communication et la compréhension restent encore possibles. Enfin, je l’espère. : p

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