Ombre et lumière

Il y a plein de choses que je voudrais faire ou voir pendant cette année au Japon.
Je sais bien que tout ne sera pas réalisable pour des raisons soit d’emploi du temps, soit financières ou que sais-je encore. On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie.
Néanmoins, il y a quand même 3-4 choses sur lesquelles je ne veux pas transiger.
Parmi elles, l’envie d’assister à une démonstration de yabusame.

Franchement, la perspective de voir des mecs en tenue d’apparat chevaucher de fiers destriers lancés à toute allure tout en décochant des flèches, ça en jette grave ? Non ?
On est d’accord.

Le yabusame est donc la pratique du tir à l’arc à cheval.
Si, à l’évidence, elle a longtemps été utilisée comme technique de guerre, aujourd’hui ne demeure plus que l’aspect rituel et religieux. Ces prouesses sont effectuées en l’honneur des dieux pour maintenir la paix et encourager les bonnes récoltes et la prospérité.

Le principe consiste à dévaler au galop une piste d’environ 250 mètres et d’atteindre trois cibles disposées à environ 70 mètres d’intervalle. Les archers décochent leurs flèches au cri de « in-yo-in-yo » (ombre et lumière). L’embout de la flèche n’est pas une pointe mais une sorte de boule en bois. Il existe deux écoles ancestrales qui enseignent la pratique du yabusame : Takeda (l’un des plus célèbres clans guerriers de l’époque médiévale) et Ogasawara.

Il y a des manifestations à plusieurs périodes de l’année dans divers endroits du Japon.
Le tout, c’est de se retrouver au bon endroit au bon moment.

Je n’avais pas l’intention de laisser ça au hasard, aussi, j’avais activement recherché où je pourrais y assister. J’ai fini par trouver mon bonheur le dimanche 15 avril à Kamakura, une ville côtière située à une petite heure de train de Shinjuku. J’étais déjà allée à Kamakura deux fois par le passé et j’aime beaucoup cette ville qui est à échelle humaine et représente une vraie bouffée d’air frais en comparaison de la métropole tokyoïte.
La ville est aussi chargée d’histoire puisque au 12ème siècle, quand le pouvoir militaire prit le pas sur le pouvoir impérial, c’est à Kamakura que le shôgun (le général) décida d’installer sa capitale, loin de Kyôto. Mais ceci est une autre (passionnante) histoire.

J’avais convaincu (sans effort) Lo de m’accompagner et c’est aux alentours de 9h00 que nous sommes parties de Nakano, histoire de nous assurer un bon emplacement pour profiter du spectacle.

Le temps était moite et incertain, oscillant entre le gris menaçant et les éclaircies.
Quand nous sommes arrivées à Kamakura, il faisait doux et l’air sentait bon l’iode et la végétation humide.

Le rituel a lieu chaque année dans l’enceinte du sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gû, dédié au dieu shintô de la guerre. Il se situe sur les hauteurs de la ville et offre une vue panoramique jusqu’à la mer quand le temps est dégagé.
Le yabusame y est pratiqué depuis 1187.

Nous nous sommes dirigées vers le sanctuaire en empruntant des petites allées commerçantes qui presque toutes, enjoignaient à la consommation du shirasu, un tout petit poisson grisâtre au goût très prononcé, spécialité locale.

Quand nous sommes arrivées à destination, il y avait déjà un peu de monde mais rien de comparable au flot de touristes brassé par la capitale. La piste sablonneuse délimitée par des cordes avait déjà été installée au milieu d’une allée bordée d’arbres, deux bannières affichant le blason du clan Takeda avaient été étendues en début et fin de piste et quelques personnes qui n’avaient pas acheté de ticket pour les places assises avaient déjà commencé à faire le pied de grue au niveau des emplacements gratuits. Nous sommes allées grossir leurs rangs en appréhendant un peu les deux heures et quelques qui nous séparaient du début de la représentation mais qui nous assuraient une place de choix près de la deuxième cible.

Un homme d’âge moyen au visage avenant laissa gentiment d’un signe de tête sa place à Lo pour se hisser sur les racines d’un tronc d’arbre, lui permettant de bien profiter du spectacle quand de mon côté, je me vis engager la conversation par un homme aux allures de dandy qui voulut savoir d’où nous venions et qui nous offrit des senbei au sésame noir, ce qui me le rendit sympathique d’emblée.
Il avait visité Paris et je faillis m’étouffer quand il m’apprit qu’il n’avait mangé que des croissants à 3 € (on ne doit pas fréquenter les mêmes endroits…) Pendant que nous parlions de tout et de rien et que Lo essayait d’obtenir des réglages optimaux pour son appareil photo, un petit papy assis entre nous depuis le début et qui ne payait pas de mine sortit subitement un énorme objectif télescopique de nulle part de la même façon qu’un Schwarzenegger sort un bazooka  de son pantalon dans un film d’action : où l’avait-il caché jusqu’à maintenant ?! Lui et Lo se mirent à parler photo, nous nous étions chacune fait un copain.

Après pas mal de bla-bla de la part des pontes locaux assistant à la cérémonie, les archers et tout le personnel associé (arbitres, écuyers etc.) firent leur entrée après avoir été purifiés au sanctuaire par un prêtre. D’abord les chevaux menés par les écuyers, puis les archers à pied et enfin les archers sur leur monture conduits par des porte-bannières en tenue de cérémonie. La procession avait un côté extrêmement solennel et j’en eu la chair de poule.

Quand le premier s’élança au galop après que le signal fut lancé par un éventail abaissé, je me félicitai que nous soyons arrivées aussi tôt car l’attente en valait la peine et les rangs avaient bien grossi derrière nous. De là où nous étions, nous pouvions voir les archers saisir une flèche et bander leur arc avant de la décocher. Les quelques fois où le projectile atteignait la cible en plein milieu, celle-ci volait en éclats en dispersant un flot de confettis. Nous sentions le sol trembler sous nos pieds au rythme de la course du cheval et quelques projections de sables nous parvenaient parfois dans leurs foulées.

Tout ceci était extrêmement rapide : chaque passage devait durer une vingtaine de secondes et à chaque fois que le cheval passait près de moi, je sentais un frisson d’adrénaline me parcourir. C’était pour le moins impressionnant !

La météo avait en prime décidé d’être clémente et bientôt les derniers nuages disparurent pour laisser le soleil répandre ses rayons à travers le feuillage des arbres. Tous les cinq ou six passages environ, les archers qui venaient de participer remontaient la piste au pas sous les applaudissements admiratifs de la foule.

Quand l’événement prit fin vers 15h30, nous décidâmes de nous promener un peu dans l’enceinte du temple. Je suis toujours impressionnée par l’espace qu’il y a entre les diverses ailes du sanctuaire et par cette pente de marches raide qui mène au pavillon principal qui domine tout le reste de sa hauteur. A gauche de cet escalier se trouve la souche imposante d’un ginkgo millénaire qui fut frappé fatalement par la foudre il y a quelques années. Juste devant se trouve un écriteau avec des messages manuscrits de gens de passage l’encourageant à trouver la force de renaître.

Avant de quitter le sanctuaire, nous pûmes apercevoir les archers qui recevaient des mains d’un prêtre une sorte de saké divin dédié au dieu Hachiman et qui concluait la cérémonie.

Il commençait à se faire sacrément faim alors nous nous mîmes en quête de trouver un endroit où déjeuner. Pas facile de passer au travers des fameux shirasu. C’est comme bien souvent en nous éloignant des allées touristiques que nous finîmes par trouver notre bonheur. Dans une ruelle, une petite table en terrasse semblait nous attendre.
Nous avons déjeuné au calme, seules sur notre terrasse sans échanger beaucoup de mots, chacune digérant le spectacle auquel nous venions d’assister.

Histoire de conclure cette journée en beauté, nous décidâmes de retourner sur l’avenue principale et de la longer jusqu’à atteindre la mer. Plus elle se rapprochait, plus l’ambiance balnéaire se faisait sentir, tantôt par des terrasses de café faites de lattes de bois, tantôt par des magasins vendant des articles surf ou encore par le nombre croissant de glaciers.

Nous fîmes une halte dans une supérette pour prendre un café à emporter et le temps que nous gagnions la plage, le soleil avait commencé à décliner. Les températures étaient encore un peu trop fraîches pour une baignade mais pas pour les nombreux surfeurs qui s’entraînaient.

La plage n’était hélas pas aussi propre que ce à quoi on pourrait s’attendre au Japon. Sans que ce soit immonde, quelques emballages et sacs plastiques traînaient néanmoins, échoués sur le sable brun, jurant avec la propreté irréprochable de la ville. Ça ne nous empêcha pas de profiter de notre café tout en admirant le coucher du soleil avec pour seuls bruits de fond le roulis des vagues et les cris des oiseaux.

C’est contentes mais épuisées que nous reprîmes le train du retour. J’en profitai pour passer en revue les photos prises pendant la journée. Il y en avait des pas mal mais beaucoup étaient hélas un peu floues. Pas facile de saisir un sujet en mouvement.
Ce genre de choses s’acquiert avec la pratique.

Ça tombait très bien, il allait justement y avoir une autre démonstration de yabusame à Asakusa – mon fief professionnel – le samedi suivant…

(J’ai appris récemment que les gens qui lisaient le blog depuis leur téléphone ne visualisaient pas le menu de droite qui renvoie notamment à ma galerie photo, vous pouvez suivre ce lien pour la consulter.)

 

 

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5 commentaires sur “Ombre et lumière

  1. J’ai trouvé la plage immonde, moi. Difficile de trouver un endroit sans déchets pour poser nos fesses… Tu devais être encore éblouie par les rayons de classe ultime des archers.

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  2. bravo pour tes photos super belles de ces archers « hors pair » et félicitations pour le récit sur « yabusame », c’est hors pair… hors temps et surtout grandiose !
    bonne continuation ma Camille. on pense bien fort à toi.
    bisous de Marraine

    Aimé par 1 personne

  3. Quite impressive… I actually looked up a few videos on YouTube….maybe a bit more visual… but lacked the emotion from your tale.

    Apparently, this art is developping as a sport, and opening up to women.

    Is this activity part of bushido ?

    Isn’t it quite amazing that the spectators are only on one side ? and the targets on the other? I would make it more spectacular and have some spectators (especially tourists) hold up the targets at waist level. 🙂

    Good to read you again,

    Aimé par 1 personne

    1. Nice video! I even recognized some of the archers. The first 30 seconds are in Kamakura! The spectactors actually stood on both sides but not too close from the targets, obvisously…

      It’s not really part of the bushido although they both require values like patience and discipline. I think samurais were busy enough mastering the practice of sword : p

      J'aime

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