Otsukaresama

« Otsukaresama desu » est une expression que j’ai encore du mal à cerner après un peu plus de deux semaines dans le monde du travail japonais, d’autant qu’elle n’a d’équivalent ni en français ni en anglais.

Avant de commencer à travailler, je pensais que l’usage se limitait à remercier/féliciter quelqu’un pour ses efforts fournis après sa journée de travail.
Puis j’ai constaté que c’étaient en fait mes collègues qui le disaient aux autres en partant et qu’on leur répondait avec la même expression. Ça m’a rendue perplexe.
Et quand j’ai remarqué qu’on me le disait aussi quand je croisais d’autres employés de l’hôtel dans les couloirs ou les vestiaires, ça a achevé de me perturber.
D’autant que parfois, il s’utilise aussi à la forme passée (« otsukaresama deshita »).
Error 404 dans mon cerveau de gaijin.

Après quelques questions et recherches sur Internet et pour résumer grossièrement, je le comprends comme une expression qui voudrait dire tout à la fois « bonjour », « merci pour vos efforts » et « au revoir » mais cantonnée au monde du travail.
Quant à la forme passée, j’en suis encore à essayer de cerner le pourquoi du comment.

Outre cet aspect linguistique, mes débuts ont été un peu difficiles, mais seulement parce que je suis une éternelle angoissée et parce que pour toute chose, il faut un petit temps d’adaptation alors que j’aimerais bien que tout se passe bien, tout de suite.

Pour mon premier jour de travail, je n’avais pas de pantalon ni de chaussures de préparés, il avait dû y avoir un souci avec le pressing.
Heureusement, j’avais joué la carte de la sécurité avec mon jean et mes ballerines noirs. En revanche, le col de la chemise que j’avais achetée était bien trop court pour s’accommoder d’une cravate et j’ai passé ma première journée assez mal à l’aise dans cette tenue qui dépareillait avec celle des collègues. J’ai résolu le problème quelques jours plus tard en achetant une chemise d’homme (dans le pays du salaryman, j’étais sûre de ne pas avoir de problème). Quant à la cravate, j’ai finalement demandé gentiment de l’aide à un collègue et depuis, je la desserre et la resserre et j’ai laissé tomber YouTube…

J’ai eu aussi quelques difficultés avec la mise en pratique du keigo, le vouvoiement +++ qu’on utilise au Japon pour s’adresser à ces êtres supérieurs que sont les clients et qui diffère énormément du japonais usuel. Je l’avais étudié mais la théorie et la pratique, ce sont deux choses bien distinctes…
Après moult corrections apportées par mes collègues sur ma diction : « plus rapide », « moins raide », « plus naturelle » et sur ma posture « les mains comme-ci », « les doigts comme ça », je suis dorénavant en mesure de déclamer des tirades qui feraient frémir un orthophoniste tout en me tenant plus droite qu’un soldat au garde-à-vous.

La politesse au Japon n’est pas seulement verbale, elle est aussi très ancrée dans la gestuelle et j’ai eu droit à quelques petites leçons pour arriver à la courbette presque parfaite (ojigi) : les mains ramenées juste en dessous du nombril, main gauche sur main droite avec pouce droit sur pouce gauche (parce que je suis une femme, pour les hommes c’est différent), je salue puis j’incline le buste à environ 30 ° et mon regard doit suivre l’inclinaison, il n’est pas fixé sur le client.
C’est la même chose au moment où ils repartent sauf qu’à ce moment-là, l’inclinaison est censée durer trois secondes (bien évidemment, il faut composer avec le flux de clients ; je ne peux pas me permettre de m’attarder s’il y en a une dizaine qui fait la queue à l’entrée…)

Le degré, le nombre et la durée des courbettes varient en fonction de la situation et du rang social des personnes concernées. Peu de jours après mon arrivée, j’ai commis une énorme bourde en refusant l’accès à un couple en tenue tellement décontractée que j’ai cru qu’ils étaient en pyjama !
Je suis allée présenter mes excuses en m’inclinant à au moins cinq reprises à 45 °.
Heureusement, il s’agissait de gens sympathiques ; si j’étais tombée sur un salarié aigri ou une mémé acariâtre, je serais peut-être en train de chercher un nouvel emploi au moment où j’écris ces lignes…
Pour le coup, j’étais vraiment en tort mais il faut savoir que dans l’absolu, quand votre supérieur vous dit que vous avez fait une erreur, même si vous ne voyez pas en quoi, il a raison, vous avez tort et on ne discute pas. Parce que c’est votre supérieur. Point barre.

Une chose qui surprend les étrangers au Japon et à laquelle j’ai moi aussi du mal à me faire est le fait que lorsque un client passe le seuil d’un restaurant, toute l’équipe présente dans la salle – même à 20 mètres du client en question et/ou affairé à autre chose – lance un « bonjour » tonitruant selon une espèce de logique d’effet domino. Même topo lorsqu’il s’en va. Pour un départ en toute discrétion, c’est raté.

Même si les choses vont mieux de jour en jour, je me sens parfois assez empotée : j’ai vraiment l’impression que mon cerveau fonctionne à deux à l’heure, il n’est pas très réactif, je crois que ça le perturbe de devoir jongler en permanence entre deux langues sans qu’aucune ne soit ma langue maternelle.

J’ai eu la chance de commencer à une période calme, ça m’a permis de prendre mes marques sans trop de stress et heureusement car depuis, la cadence a bien augmenté, allant de pair avec les vacances scolaires et le pic de floraison des cerisiers.
M. Boss m’a demandé récemment si je m’étais bien habituée ou si je me sentais encore un peu nerveuse. J’ai choisi la deuxième réponse et bien m’en a pris car c’était manifestement celle qu’il attendait : « c’est en prenant un peu trop ses aises qu’on fait des bêtises, ne relâchez jamais votre attention ! » OK.

Le réveil à 4h40 le matin pique un peu mais j’ai fini par m’habituer et si c’est le prix à payer pour pouvoir disposer librement de mes après-midi, ça ne me pose aucun problème. L’avantage des transports en commun au Japon, c’est que l’on peut faire un petit somme sans risquer de se faire détrousser.

J’ai deux jours de repos non-consécutifs qui varient en fonction des semaines.
Les employeurs dans ce genre de petits boulots sont très arrangeants : avant le 21 de chaque mois, les employés peuvent inscrire sur une feuille s’il y a des dates en particulier où ils veulent être de repos ou effectuer tels horaires le mois suivant.
Les souhaits sont respectés dans la mesure du possible.
J’ai oublié de rendre la mienne mais c’est un mal pour un bien car je me dis que ça ne fait pas forcément bonne impression d’avoir des « exigences » à peine arrivée.

Le gros de l’activité a lieu le matin car le restaurant de l’hôtel propose pour le petit-déjeuner un buffet gargantuesque avec un très large choix au point de ne pas savoir où donner de la tête. Il y en a pour tous les goûts, aussi bien du côté japonais qu’occidental et la soupe miso et le saumon grillé côtoient les viennoiseries, le fromage et toutes sortes de fruits. (J’ai toujours un pincement au cœur en sentant les effluves d’œufs brouillés et de bacon car cette odeur me rappelle les petits-déjeuners partagés le weekend avec Monsieur J. dont l’absence se ressent à chaque fois que je croise des couples dans nos âges…)

J’arrive à me dégager dix minutes de pause durant lesquelles je cours engloutir une banane pour tenir debout. Chaque jour je vais réclamer ma « pause banane ».
Sauf le dimanche.

Car le dimanche, entre le moment où nous fermons le restaurant et celui où nous commençons le grand nettoyage avant la réouverture pour le lounge, toute l’équipe peut se servir et nous finissons les restes autour d’une longue tablée, ce qui donne l’occasion de faire un grand débriefing hebdomadaire et de renforcer l’esprit d’équipe (nous avons aussi un débriefing quotidien mais plus court et pendant lequel, hélas, nous ne mangeons pas…) Je crois que je n’aurais pas pu trouver de meilleur travail et quelle meilleure motivation pour se lever aux aurores un dimanche matin que la perspective d’un tel festin ?

Je ne sais pas si c’est grâce à ça, mais en tout cas l’ambiance au sein de l’équipe est vraiment sympa. Pour ce que j’ai pu en voir car malheureusement, nous n’avons pas tellement le temps de faire connaissance et même si je tente d’acheter la sympathie de mes collègues en offrant du chocolat à ceux que je croise en salle de pause, dix minutes sont bien courtes pour créer des liens.

Même si je sais que je ne vais pas rester bien longtemps, j’aimerais vraiment apprendre à mieux les connaître, d’autant que tous, quasiment, viennent de l’étranger et c’est d’autant plus intéressant. C’est d’ailleurs assez drôle de voir tous ces Européens et ces Asiatiques (je ne suis pas sûre qu’il y ait d’Américain) travailler à la japonaise, sous les ordres d’un manager Japonais.

En tout cas, tout se passe bien et dans l’ensemble, j’ai dû faire bonne impression puisque lors du dernier buffet dominical, M. Boss m’a demandé si je n’avais pas changé mes plans et si j’avais toujours l’intention de quitter Tôkyô à la mi-mai. Quand je lui ai confirmé, d’un air contrit, que j’étais toujours décidée à partir, il m’a dit qu’il ne rédigerait pas de papier de fin de contrat, de sorte que si j’étais amenée à revenir à Tôkyô pendant mon séjour, je pourrais retravailler tout de suite si je le souhaitais.

Et ça, c’est vraiment chouette…

10 commentaires sur “Otsukaresama

  1. Allez; ma Camille, laisse tes angoisses au « vestiaire » et ne vise pas la perfection. Visiblement, M. Boss a su évaluer non seulement tes compétences mais aussi tes qualités humaines. il est bon et souvent utile de douter, mais ça ne doit pas t’empêcher de continuer ta route et de nous faire partager tes expériences. Moi, je suis une inconditionnelle ! Je ne sais pas comment on dit « vas-y à fond » en japonais, mais c’est ce que j’ai envie de te dire !
    bisous de Marraine

    Aimé par 2 personnes

    1. Héhé merci Marraine ! Tu noteras que j’ai quand même fait des efforts sur la confiance en soi sur ces dernières années : D
      Quant à l’expression, je crois qu’on la traduirait par quelque chose du genre  » issho kenmei tanoshinde  » Bisous !

      J'aime

  2. Aaaah ma Camille, je te reconnais bien là. Toujours le doute de ne pas être à la hauteur. Mais bon sang de bonsoir, vas-tu arriver à avoir confiance en toi mon ange ? Il le faut pour que tu puisses être détendue et justement bien faire les choses. Cela étant, c’est toujours un régal de te lire (même à minuit et demi :-). Quant aux « courbettes » nipponnes, je crois que ça va en faire rire plus d’un ! N’empêche, ça ne nous ferait pas de mal à nous, occidentaux !
    Je t’embrasse et haut les cœurs Filoute !

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    1. Laisse la a ses doutes, coquin de sort! Sinon elle va nous regarder du haut de son intelligence, et c’est nous qui douterons. En passant, je t’embrasse, Francoise.

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  3. A little early reading this week, as my Sunday morning will be wandering the streets of Paris in the morning, and most likely sleeping it off during the afternoon.

    I think the Japanese have really progressed with regards to their tolerance on mistakes and errors. All in all, it’s a good thing that you aplogized profusely…. 😉 did you volunteer to cut off one of your own fingers?…. can you only imagine back in ealier times… you might have gotten your head chopped off.

    I would be very curious to see exactly what those « relaxed » outfits were…. with a little thought on how some westerners dress in London, LA, NY and sometimes even Paris, which I feel sometimes is borderline obscene.

    It seems that you have found a good team to work with… I hope that upcoming experiences will be as good.

    Cheers to you,

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    1. Parce que selon ma logique, je croyais qu’on l’utilisait une fois qu’on avait fini son service. Mais non. J’ai demandé plus d’explications et il semblerait que je doive le dire au présent à mes collègues (puisque eux travaillent encore) et qu’ils sont censés me répondre au passé (puisque moi, j’ai fini).

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  4. Logique… Au Trumpistan, ou l’on passe sa vie a se feliciter meme et surtout en cas de caguade monumentale, on dit you did well quand la tache est finie, et simplement well done quand la personne qu’on veut emmerder est occupee a la tache ou vient juste de finir sous tes yeux. Mais ces manieres japonnaises sont trop formelles. Faudrait assouplir, genre ‘bien vu l’aveugle’, et repondre a Mr. Boss, ‘t’as raison Gaston’, et ‘je t’en pousse un gros’ quand un collegue te les brise. Ca apporterait al’entreprise une vague de joie communicative et tout a fait propice a encourager la productivite.

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  5. Beaucoup de retard dans le suivi de ton quotidien, mais quel regal et surtout un grand bravo ! Dans les Pays de Loire, cerisiers et poiriers sont aussi en fleurs, avec humilité : on ne peut rivaliser… Bonne continuation et bacioni de mamie bis (pourquoi pas un peu d’italien pour changer…)

    Aimé par 1 personne

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