Balade de la mort

Il me restait presque une semaine avant de commencer à travailler.

Maintenant que j’avais trouvé un emploi, je pouvais enfin profiter pleinement de mon séjour à Tôkyô sans m’inquiéter de savoir comment j’allais ne nourrir le mois suivant.

Le mercredi s’annonçait comme une belle journée, idéale pour une balade (au moment où j’écris ces lignes, une semaine s’est écoulée et aujourd’hui il fait 3°, il a plu en continu et j’ai le bout des doigts et les orteils glacés. Du coup, je me demande si ce qui va suivre est vraiment arrivé…)

Le ciel était d’un bleu limpide. Pas un nuage à l’horizon.
Les circonstances faisaient que je me retrouvais à côté du sanctuaire Yasukuni à 8h30 par cette belle journée de la mi-mars.
Le Yasukuni est célèbre pour deux choses : son allée de cerisiers qui bordent le chemin depuis le portique torii jusqu’au sanctuaire lui-même et dont on dit qu’ils seraient les premiers à fleurir chaque année et à donner le signal aux autres cerisiers du Japon.
La deuxième raison qui fait sa notoriété est bien davantage sujette à controverse : au Japon, chaque sanctuaire a sa spécialité. On va à tel endroit pour prier pour une bonne récolte, tel autre pour réussir ses études ou trouver l’âme sœur et ainsi de suite…
Au Yasukuni, on honore la mémoire des Japonais morts pour la patrie.
Jusque-là, pas de problème.
Si ce n’est que sur la liste officielle figurent des criminels de guerre notoires.
Du coup ça fait toujours un peu tâche vis-à-vis des voisins Chinois et Coréens quand chaque année, au moment de la fête des morts, des personnages publics viennent présenter leurs respects. Le négationnisme a de beaux jours devant lui.

Bref. Puisque je me trouvais là, que je n’avais rien de particulier à faire et qu’il faisait beau, je décidai de marcher. Ceux qui me connaissent savent que le sport, ça n’est pas vraiment mon truc. J’essaie, je fais des efforts parce que je sais que c’est bon pour la santé mais non, vraiment, je n’aime pas ça et à moins que ma vie soit directement menacée, je ne vois pas quelle raison pourrait me pousser à courir.
En revanche, j’adore marcher et je peux le faire pendant longtemps, très longtemps.
Je trouve que marcher est une sorte d’échappatoire aux petits tracas qui nous encombrent l’esprit et que la marche est un moment propice à la réflexion.
Quelque part, pouvoir prendre le temps de se promener est presque devenu un luxe dans nos vies bien réglées où nous sommes toujours en train de courir après le temps. J’adore flâner, m’arrêter pour observer tel ou tel détail et prendre des photos jusqu’à ce que je sois à peu près satisfaite du résultat, et pour tout ça il vaut mieux être seule.

Puisque j’avais cette chance, j’en profitais.
Je commençai ma promenade en redescendant vers la station de métro Kudanshita qui crachait son flot de travailleurs en costume-cravate et en tailleur.
Je marchais à contre-courant de ces gens pressés pour me rendre vers le parc Kitanomaru. A cette heure matinale, je ne croisai pas grand-monde si ce n’est quelques mères de famille et des employés du parc occupés à tailler telle haie ou à tondre telle parcelle en prévision du printemps à venir. Je grimpai jusqu’au point culminant du parc pour contempler la rivière bordée de cerisiers aux branches pleines de promesses.
Seul le cri des corbeaux venait rompre le ronron lointain de la ville.

En sortant du parc, je marchais quelques minutes sur l’avenue principale puis m’orientai vers la gauche pour monter vers Iidabashi. A la vue d’enseignes telles que le « Café l’Abricot » ou encore le « Petit Bonheur », je me dis que j’avais dû atterrir dans le quartier français dont j’ignorais jusqu’alors l’existence.
En effet, en continuant ma route je tombai sur une librairie française.
Le mur de l’enseigne arborait une plaque « Place Saint-Germain des Prés » rutilante.
Arrivée à la gare d’Iidabashi, je ne savais pas dans quelle direction poursuivre.
Puisque je m’étais levée bien tôt, je me dis que le moment était peut-être venu pour une petite pause Choco Cro.

Les Choco Cro, comme leur nom le suggère, sont des croissants fourrés avec une barre chocolatée. Ils sont souvent tièdes. C’est une vraie tuerie et je dois faire de gros efforts pour ne pas en manger tous les jours. C’est la spécialité de l’enseigne « Café Saint-Marc ».
Pas très japonais, je vous l’accorde.
Et l’ironie, c’est que je ne suis même pas tellement fan de croissants en temps normal, ce qui m’amène à croire qu’ils mettent de l’héroïne dedans.
Ce truc est dangereux, sérieusement, c’est comme la cigarette : ne commencez jamais.

Je lançai donc Google Maps en lui demandant de me trouver l’adresse la plus proche, qui était tout de même à 30 min de là où j’étais. Qu’à cela ne tienne, je me mis en route.
Je longeais des buildings, passais devant un parc d’attraction et plusieurs jardins d’enfants et finis par atteindre ma destination après 45 minutes de marche puisque, même avec un GPS, je trouve toujours le moyen de me perdre…

Dans l’absolu, ça ne me gêne pas, c’est même souvent en se perdant qu’on fait de belles découvertes. Tôkyô fourmille de surprises et même dans les quartiers animés, il suffit de s’éloigner un minimum des artères pour débouler dans des petites ruelles résidentielles qui contrastent énormément avec leur environnement proche et donneraient presque l’impression d’être en province. Il n’est pas rare non plus de tomber sur des temples ou des sanctuaires coincés entre deux immeubles modernes en plein cœur du tumulte urbain. Il n’y a aucun mur mitoyen au Japon en raison des normes antisismiques et on peut avoir parfois des surprises en jetant un œil dans les interstices…

Attablée le nez à la vitre du Café Saint-Marc, mon café dans une main et mon Choco Cro dans l’autre, je me souvins que j’avais dans mon sac à dos un guide de Tôkyô « insolite et secrète » que l’on m’avait offert avant que je parte. Je regardai ce qu’il y avait à voir dans le coin et aux alentours et déterminai à peu près mon itinéraire pour le reste de la journée.

Quand je me balade, je suis toujours partagée entre l’envie d’emporter un guide au risque de trop me focaliser dessus et louper les bonnes surprises et celle d’y aller à l’instinct, là où mes pas me mènent au risque de passer à côté d’un incontournable du quartier… J’alterne mais la plupart du temps, je me fixe un point de départ avec un truc à faire/voir et de là, j’improvise pour la suite.
Comme je n’ai pas le sens de l’orientation, c’est mieux ainsi.

Une fois rassasiée, je me dirigeai vers un petit temple de quartier où l’on vient prier pour se rétablir de maux en tous genres, le Genkakuji.
Deux « détails » rendent l’endroit insolite.
Le premier, une statue « borgne » du dieu Enma et la montagne de konnyaku (sorte de rhizome tubéreux) qui lui est destinée en offrande. La légende raconte qu’un vieillard à la vue faiblissante aurait recouvré ses facultés après avoir prié la divinité. Celle-ci lui aurait prêté un œil et le vieillard lui aurait offert du konnyaku en remerciement.
Le second détail réside dans deux statues du bodhisattva Jizô recouvertes de sel.
Ceci s’explique par le fait qu’il faut toucher d’une baguette l’endroit de la statue correspondant à celui où on souffre puis la saupoudrer de sel.
A en juger par l’état des Jizô, les gens du quartier souffrent beaucoup…

L’heure du déjeuner approchant, je continuai ma route en direction de Tôdai (abréviation de Tôkyô Daigaku), l’université la plus prestigieuse du Japon et sûrement l’une des plus impressionnantes de par l’ampleur de son campus. Entre les bâtiments dédiés aux sciences, aux lettres, à l’agriculture ou encore au droit se trouvent des supérettes, un Starbucks, un Subway et d’autres commodités. L’accès est ouvert au public qui peut même déjeuner à la cafeteria aux côtés des étudiants. C’est ce que je fis, non sans mal car le réfectoire principal était fermé pour travaux et le secondaire est bien caché dans un bâtiment anodin tout au fond du campus et n’est pas spécialement bien indiqué. L’architecture des bâtiments est de style occidental et plutôt austère, elle m’évoque une sorte de monastère.

Je tournais en rond un bon moment sur le campus avant de trouver la sortie que je cherchais, tantôt en revenant sur mes pas, tantôt en déboulant sur des aires désertées où il n’y avait pas âme qui vive (c’était presque déjà les vacances de printemps…)
Le temps était vraiment superbe, j’avais enlevé mon manteau et mon pull et la sensation enfin retrouvée de la chaleur du soleil sur la peau était des plus agréables.

J’avais envie de changer radicalement de quartier alors je pris le métro jusqu’à Akasaka-mitsuke pour aller faire un tour au temple Toyokawa-Inari. Celui-ci m’intriguait vraiment car il abrite des centaines de statues de renards dans son enceinte.
(J’ai un faible pour ces animaux. Je ne sais pas pourquoi. Je les aime, c’est tout.)
Le renard est un animal ambivalent dans le bestiaire japonais : il est à la fois craint à cause de sa réputation d’animal espiègle et facétieux mais aussi respecté en tant que messager de la déesse Inari (elle est souvent représentée chevauchant un renard blanc).

Je fus effectivement impressionnée par le nombre de représentations du renard dans l’enceinte du temple : il y en avait de toutes tailles, en pierre, en bronze, en bois, en porcelaine, des solitaires, des couples, des mères avec leurs petits, tantôt disposés en allée ou sur un piédestal, tantôt dans des petits sanctuaires… Le nombre de salarymen venus prier était presque à l’avenant puisque si c’est la réussite professionnelle que vous cherchez, c’est à Inari qu’il faut venir la demander !

La fin d’après-midi approchait et je commençai à sentir le poids des kilomètres parcourus mais puisqu’il faisait si beau et doux, je décidai de poursuivre et de rentrer à pied jusqu’à l’appartement.

Le temps que j’arrive à Shinjuku, la lumière avait peu à peu décliné et les néons et autres spots des buildings commençaient à s’illuminer les uns après les autres. Ce quartier est tellement animé qu’on ne sait pas où donner de la tête, le regard est attiré partout, il est difficile de maintenir son attention entre toutes les sollicitations visuelles et sonores.
Ce n’est pas un endroit que je choisirais pour me détendre puisque on ressort vidé par tant d’agitation. Quand je rentre de Shinjuku, j’ai toujours immanquablement mal à la nuque à force d’avoir passé une partie du trajet le nez en l’air, à contempler les gratte-ciels dont nous n’avons pas d’équivalent en France.
Pour qui n’a pas l’habitude, ça reste un spectacle déroutant.

Le long des petites rues qui mènent de Shinjuku à Nakano, il y avait cette odeur caractéristique au crépuscule de la végétation qui a pris le soleil toute la journée.
J’y vis un bon présage, signe que le printemps serait bientôt là !

J’arrivai à l’appartement vers 19h30, les pieds et les jambes quand même endoloris par cette journée de marche mais la tête remplie de belles images.

(Pour info, j’ai malheureusement des difficultés à charger des photos sur mes articles, mais vous pouvez les consulter sur mon compte Flickr dont le lien se trouve dans la colonne de droite sous l’intitulé  » plus de photos ».)

 

3 commentaires sur “Balade de la mort

  1. Ouf ! Quel soulagement de te savoir bien rentrée après cette longue journée de découvertes aventureuses… bises de mamie bis. (22-03)

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