Retrouvailles

Le lendemain de cet entretien concluant, je devais retrouver Ai, ma sœur de cœur Japonaise.

Nous avions fait connaissance à l’université il y a dix ans lorsque nous nous étions retrouvées par hasard dans le même groupe de travail pour un cours de traduction. C’était de la poésie ; il fallait transformer un sonnet en haïku ou l’inverse, je ne me rappelle plus très bien, en dehors du fait que ça me gonflait royalement.

Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c’est que lors de notre première sortie, il pleuvait des cordes et nous avions passé l’après-midi à manger, passant d’un restaurant à l’autre sans jamais vraiment être rassasiées. Je pense depuis qu’un bon appétit est une base solide sur laquelle construire une amitié durable.

Elle m’avait très vite présentée à sa famille qui m’avait tout de suite adoptée comme l’une des leurs et nous étions régulièrement allées passer des week-ends chez eux dans la préfecture du Tochigi durant l’année que j’avais passée au Japon. C’est certainement en partie grâce à eux que j’ai bien vécu le fait d’être si loin des miens à dix-neuf ans.

Depuis, nous nous étions revues en 2009, 2011 et 2013 à l’occasion de son mariage à Paris avec Yoshiki, qu’elle fréquentait déjà à l’université (en plus de la cérémonie officielle au Japon, ils étaient venus tous les deux en France et en avait profité pour s’offrir le pack qui a tant de succès auprès des Asiatiques incluant cérémonie officieuse à l’église et séance photos aux alentours de la Tour Eiffel et du pont Alexandre III).

Elle était maintenant maman de deux petites filles : Ena, née à l’hiver 2013 et Mana, née au printemps 2016.

Il était prévu que l’on se retrouve d’abord en tête-à-tête pour le déjeuner puis que j’aille passer la nuit chez eux, à Kawaguchi, dans la préfecture voisine de Tôkyô.

Après des retrouvailles larmoyantes et semées d’embûches à la gare d’Ikebukuro (conseil : planifiez rigoureusement et clairement vos rendez-vous dans les grandes gares tokyoïtes, il y a trop de niveaux, de sorties, de magasins pour s’y retrouver…), nous avons pris la direction du Saizeriya, en souvenir du bon vieux temps. C’est une chaîne de restaurants de cuisine italienne de qualité correcte à des prix défiant toute concurrence et c’était un de nos endroits de prédilection quand nous étions étudiantes.

En apparence, elle avait changé.
La proportion de froufrous, nœuds, paillettes et autres fanfreluches de la panoplie kawaii s’était estompée pour laisser place à un peu plus de sobriété correspondant davantage à l’idée qu’on se fait d’une digne mère de famille au Japon.
Mais j’étais rassurée de retrouver la même étincelle de malice dans ses yeux derrière ces nouvelles lunettes et toujours ce même sourire qu’elle avait avant de proférer des bêtises.

Son appétit, lui, n’avait pas changé du tout. J’avais oublié la quantité de nourriture que cette femme minuscule qui doit mesurer 1m55 et peser 40 kilos pouvait ingurgiter.
Je n’étais pas en reste et c’est entre deux bouchées de pizza, de pâtes, de saucisses, de pommes de terre et de salade que nous avons passé en revue toutes les dernières nouvelles. J’étais contente que nous puissions nous parler à cœur ouvert car entre ses occupations de maman et ma difficulté à écrire en japonais, nos échanges – même s’ils n’étaient pas si rares – restaient relativement superficiels.

Pour autant, je n’étais pas inquiète car Ai, elle est de ce genre d’amie avec qui vous êtes toujours aussi à l’aise en dépit du temps qui passe et des nouvelles qui se font rares à cause des obligations du quotidien et avec qui les choses ne changeront jamais même au bout de plusieurs mois de silence radio. J’étais aussi rassurée de voir que sa lubie d’affubler ses animaux de compagnie de prénoms français n’avait pas changé, elle non plus : après avoir été l’heureuse propriétaire d’un hamster et d’un chihuahua nommés respectivement Napoléon et Stéphane, elle avait secouru et adopté un hérisson qu’elle avait baptisé François.

Elle était pour l’instant mère au foyer et me dit qu’elle envisageait de reprendre une activité quand la cadette irait à la maternelle. En attendant, elle faisait un peu de ménage chez des gens le week-end pour sortir un peu du cercle familial et s’aérer la tête.

A la sortie de la gare d’Akabane d’où nous devions prendre le bus pour Kawaguchi, il y a avait des manifestants qui baragouinaient des revendications dans des haut-parleurs.
C’est bien plus rare qu’en France, suffisamment en tout cas pour attirer l’attention.
Ils en avaient après le nucléaire. C’est seulement à ce moment-là que je me suis souvenue que nous étions le 11 mars et que la catastrophe de Fukushima datait de sept ans déjà…On ne peut pas dire que les médias communiquent beaucoup à ce sujet, il y a une véritable omerta relative à ce genre de problème de la part du gouvernement. Officiellement, on ne sait pas grand-chose. Quant à ce genre d’initiatives, je crains hélas qu’elles ne pèsent pas bien lourd et que c’est pour cette raison qu’on les laisse faire.
La question est trop complexe pour que je me prononce davantage…

J’avais hâte de rencontrer les deux petites même si j’étais un peu nerveuse car je n’ai pas l’habitude des enfants.

Ai devait être un peu nerveuse elle aussi : « ne fais pas attention au désordre, hein… J’espère que tu pourras dormir, c’est assez bruyant à la maison et en plus elles sautent et grimpent partout. Ce ne sont pas des enfants, ce sont des singes ! Je t’assure, je suis même obligée de cacher les bananes sinon elles les dévorent toutes ! »

Quand nous sommes arrivées, l’appartement ressemblait effectivement à une succursale de Disneyland où serait passé un ouragan, disséminant des jouets un peu partout.
En revanche, c’était plutôt calme : l’aînée, muette de timidité, se cachait derrière les jambes de son père et la petite, qui de toute façon ne parle pas encore, se contentait de me fixer avec des yeux ronds.

Le temps qu’elles s’habituent à cette étrange créature aux yeux bleus et au grand nez, je discutais avec Yoshiki. Il travaillait dorénavant au département juridique de Square-Enix (une compagnie de jeux vidéo bien connue pour des franchises telles que Dragon Quest et Final Fantasy) et s’occupait de toutes sortes de contrats. La geek en moi ne put s’empêcher d’espérer qu’un jour, peut-être, j’aurai l’opportunité de visiter le siège de cette boîte qui m’a vendu du rêve pendant toute mon adolescence.
Mais ceci est une autre histoire.

J’avais parfois un peu de mal à le comprendre et Ai, comme si elle lisait dans mes pensées, me glissa : « n’hésite pas à lui dire si tu ne le comprends pas : il n’articule pas et même moi parfois, je ne saisis pas tout… »

Ça me rassura et je finis par gagner le cœur d’Ena et Mana et leur dessinant respectivement une Blanche-Neige (que la première s’empressa d’aller colorier) et un Anpanman, le héros d’un dessin animé très populaire auprès des enfants japonais.

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C’est donc spontanément qu’Ena vint s’installer sur mes genoux avec une pile de livres pour que je lui lise son histoire du soir. Je fis de mon mieux mais ça devait être un peu décousu, paradoxalement à cause de l’absence de kanji. Quand les enfants apprennent à lire, ils commencent par les deux syllabaires, hiragana et katakana dans lesquels un caractère correspond à un son consonne + voyelle. Mais du coup, il est difficile de d’identifier les mots en l’absence de kanji : d’une part parce que c’est visuellement lourd, d’autre part parce qu’il y a plein d’homophones en japonais.

Tout le monde s’endormit dans la grande pièce à vivre : moi dans un petit lit qui n’a pas l’air de servir souvent, et la petite famille réunie dans des futons dépliés sur les tatamis. Il est courant au Japon que les jeunes enfants dorment entre leurs parents au quotidien et pas seulement quand ils sont malades ou quand ils ont fait un mauvais rêve. Ça me laisse sceptique, tant pour l’autonomie des enfants que pour l’intimité du couple mais ce n’est que mon point de vue d’Occidentale et contrairement à ce que nous croyons, nous n’avons pas forcément toujours raison !

Le lendemain, Yoshiki partit au travail, Ena n’alla pas à la maternelle pour cause de rhume et je passais la matinée en pyjama avec les filles.
J’avais prévu d’aller ouvrir un compte en banque dans l’après-midi et j’en profitai pour solliciter Ai sur des termes techniques.
Je lui posai aussi des questions sur des champs à remplir au verso de ma carte de sécurité sociale (je l’admets, j’avais été trop paresseuse pour vérifier de quoi il s’agissait dans mon dictionnaire). Elle se mit à rigoler : « alors a priori, tu ne seras pas concernée, du moins je te le souhaite. C’est pour savoir si, en cas de décès, tu acceptes de donner tes organes et si oui, de les entourer. »
En effet, j’espère que ça ne me concernera pas…

Avant de partir, je sortis de mon sac à dos un amas de choses « made in France » que j’avais oublié de distribuer la veille. Ai fut conquise par le saucisson et le foie gras tandis les livres d’images et les Petit Beurre et autres Petits écoliers contribuèrent à augmenter ma côte de popularité auprès des filles.

Je repartis avec un beau dessin de moi, des petites robes de princesses Disney en papier façon origami et une invitation à revenir pour jouer.

 

4 commentaires sur “Retrouvailles

  1. La matinee avec la mome qui a le rhume… Ca y est, tu l’as aussi? La protection transparente sur la table, c’est juste pour eviter les coloriages intempestifs des petites, ou c’est un truc tres japonais?

    Aimé par 1 personne

    1. Non je ne l’ai pas. Les Japonais sont assez paranos avec les microbes (les histoires de masques, toussa toussa), du coup leur système immunitaire est tout pourri. Nous, les barbares occidentaux, nous sommes plus résistants ! Et la toile en plastique, c’est pour pouvoir nettoyer d’un coup d’éponge vite fait bien fait 😉

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